En 2017, j’ai proposé un sondage sur ma page Facebook, dont le thème était « votre cheval est galère à habiller ? Dites-m’en plus ! ». J’y demandais notamment des précisions sur les caractéristiques suivantes : race et âge de l’animal, discipline(s) pratiquée(s) et raison(s) de la galère. L’intérêt pour moi était double, pour comprendre les enjeux du cheval difficile à seller :
- D’une part, confronter mes observations de terrain avec celles de propriétaires que je ne connaissais pas, pour la plupart ;
- D’autre part, de mesurer le niveau de conscience de la population cavalière au sujet de l’adaptation de la selle.
J’ai obtenu 183 réponses en quelques jours à ce sondage. La première (bonne) nouvelle était donc de réaliser que la réflexion sur le choix du matériel d’équitation était indéniablement en train de s’ancrer dans les mentalités comme dans les usages. Le critère « une bonne selle est une selle de marque reconnue, et chère » était peut-être derrière nous ! Au-delà de cette constatation, j’ai obtenu des informations significatives, que je partage ici.
Les résultats du sondage sur le thème du cheval difficile à seller
Les races et types de chevaux concernés
À propos des cas à proprement parler, les résultats de cette enquête confirment certains constats ; ils infirment en revanche d’autres a priori, à commencer par la répartition par races de chevaux. Non, aucune race n’est, par nature, compliquée à seller.
L’explication, je crois, est très simple : les chevaux ne sont pas les mêmes partout. Ayant travaillé dans plusieurs régions, j’ai noté beaucoup de disparités dans le cheptel équin. D’une part à cause de l’environnement immédiat : par exemple, dans les Alpes, les chevaux vivant dehors sont souvent en surpoids à cause de pâturages trop riches, alors qu’en PACA ils sucent des cailloux et sont au foin toute l’année ou presque.
D’autre part à cause des disciplines pratiquées localement : en Rhône-Alpes je rencontrais majoritairement des cavalier•e•s de randonnée ou de dressage, et dans le Sud-Ouest j’ai beaucoup plus de cavalier•e•s d’endurance ou de complet dans ma clientèle. Deux salles, deux ambiances.
Ceci pour dire que la disparité des races montrées par les résultats semble impressionnante de prime abord, mais ne l’est pas tant que ça en réalité. Bien évidemment, certains chevaux mentionnés sont issus de croisements peu communs (comme ce BWP x trotteur américain, ou cet irish cob x noriker), mais les races les plus représentées malgré tout sont les ultra-classiques pur-sang arabe et selle français (14 occurrences chacun).
Les 183 équidés se répartissent comme suit :
- 120 chevaux issus de stud-books classiques
- 28 poneys
- 16 cobs et traits
- 7 croisements inhabituels
La présence du selle français en tête de ce classement, au coude à coude avec le pur-sang arabe, montre une chose : c’est pas parce qu’on achète LE cheval de selle par excellence qu’on ne galère pas à le seller.

L’âge moyen des chevaux de l’étude
L’âge moyen des chevaux de l’étude est de 7 ans. En réalité, plus de la moitié des chevaux du panel a entre 6 et 11 ans, avec un pic à 7. Pourquoi ces âges ?
- 7 ans, c’est en moyenne l’âge de « sortie » définitive du garrot. Donc c’est souvent le moment où la selle qu’on utilisait pour le jeune cheval ne va plus. C’est l’âge moyen que les sellier•e•s préconisent d’attendre en général si on veut faire SA selle à SON cheval, pour ceux•celles qui fabriquent des selles sur mesure qui ne peuvent pas être modifiées (les selles western par exemple). La statistique rejoint la connaissance empirique, et c’est explicable par la table de croissance du squelette du cheval.
- C’est entre 6 et 11 ans qu’on a le plus de chevaux en activité, de façon générale. Avant 6 ans, la plupart des chevaux d’amateurs ne travaillent pas encore vraiment : l’incidence de la selle est moindre. Après 12 ans, la fleur de l’âge pour le cheval, la population de chevaux en activité décline gentiment, pour tout un tas de raisons.
Dans les stats, on note encore deux pics à 15 puis 17 ans, et rares sont les chevaux après 20 ans qui sont concernés par des problèmes de selle – bien souvent parce qu’ils ne sont plus montés. Là, c’est très net : on n’a de problèmes de selle qu’avec les chevaux que l’on monte. Ça a l’air bête à dire comme ça, mais je pense que pour certaines personnes il faut le rappeler.

Les disciplines équestres pratiquées
Les disciplines pratiquées par les participant•e•s à l’enquête sont représentatives de la population cavalière française qui s’intéresse à la notion d’adaptation du matériel, pas vraiment de surprise de ce point de vue. Sont majoritairement représenté•e•s :
- Les cavalier•e•s particulier•e•s, propriétaires d’un ou deux chevaux, avec une pratique polyvalente, sans compétition ou aux niveaux club et amateur, et qui veulent d’abord un cheval qui se sent bien avec eux•elles.
- Les cavalier•e•s de longue distance (TREC, rando ou endurance), qui par leur pratique sont forcément confronté•e•s à la nécessité d’un matériel adapté. « Qui veut voyager loin ménage sa monture » (et ça passe par du bon matos).
- Concernant les cavalier•e•s spécialisé•e•s dans l’une des trois disciplines olympiques, les chiffres sont à prendre en proportion des populations qu’ils représentent : les cavalier•e•s de dressage, pas les plus courant•e•s par chez nous, ont besoin d’une selle adaptée pour favoriser le plein potentiel locomoteur de leur cheval et cela s’en ressent sur l’étude. Les cavalier•e•s de complet, également peu nombreux•ses en France, sont plutôt bien représenté•e•s : trois participant•e•s à l’étude au niveau international, tout de même ! Les cavalier•e•s de CSO, en revanche, sont quant à eux•elles très faiblement représentés par rapport à leur population réelle et font un peu figure de mauvais•es élèves…
Restent quelques cas isolés de disciplines rares, comme le horse-ball ou l’équitation de travail. L’équitation western a été très peu mentionnée, mais rien d’anormal dans la mesure où ça n’est pas ma spécialité et de ce fait, mon lectorat « US » est faible.

Les raisons qui font qu’un cheval est difficile à seller
Si ces quelques chiffres sont intéressants car montrant que le phénomène touche tous les chevaux, à tous les âges et dans toutes les disciplines, reste à savoir pourquoi ces chevaux sont difficiles à seller. J’ai classé les éléments de réponse en deux catégories : les paramètres conformationnels et les autres.
Les paramètres conformationnels
La plupart des personnes expliquent en effet leurs difficultés à seller leurs chevaux parce que ceux-ci ne sont pas « standards » ; OK, c’est bien gentil, mais c’est quoi un cheval « standard » finalement ? D’autant que mes premiers chiffres le montrent, les supposés standards que sont les races courantes dans notre pays, comme le SF ou le TF, sont aux premiers rangs des compliqués à seller…

J’ai donc trié les différents paramètres physiques évoqués en comptabilisant les effectifs pour chacun, et voici ce qu’il en ressort (attention, tou•te•s les participant•e•s n’ont pas nécessairement rempli tous les critères ; les chiffres sont donc calculés selon leur occurrence par rapport à la population totale) :
- Les épaules : elles posent un problème quand elles sont larges, dans 30 % des cas (autres possibilités : étroites ou obliques).
- Le garrot : problème partagé entre garrot noyé ou haut garrot, à 25 % chacun (autres possibilités : saillant ou long).
- Le dos : LE problème qui ressort le plus de toute l’étude, c’est le dos court, à 40 % (le dos trop long n’est pas souvent revenu), et large à 25 % (vs étroit). Autres critères évoqués : le dos faible, trop droit, ou au contraire ensellé.
- Le rein : a été évoqué par à peine 4 % des répondant•e•s.
- Le passage de sangle : pose problème quand il est avancé, mais seulement à 7 % des sujets.
- L’équilibre de la ligne du dessus est plus problématique quand il est plongeant plutôt que montant (6 vs 3 % des cas).
- Le processus épineux est ennuyeux s’il est large ou saillant, mais là encore, dans de petites proportions.
Les autres causes de difficulté
Les autres problèmes identifiés, plus anecdotiques selon les chiffres, sont :
- les pathologies (emphysème, CPE, Cushing pour ceux que l’on m’a cités)
- la locomotion, qui a un impact postural trop souvent négligé ou méconnu
- la sensibilité intrinsèque du cheval – eh oui, les seuils de tolérance à la gêne sont différents d’un individu à l’autre !
- la dissymétrie, pas mal évoquée (environ 10 %), ce qui est intéressant car elle semble de mieux en mieux identifiée
- le surpoids, pour 8 % des cas, et en une ou deux occurrences, un manque d’état chronique
- les variations d’état au long de l’année, facteur croissance ou non. À mon sens, pour le coup, pas du tout assez soulignées par l’étude !
Peut-on tirer des conclusions de cette étude autour du cheval difficile à seller ?
La confrontation entre les réponses données et les observations des saddle fitters sur le terrain
Pour autant, ces chiffres ne reflètent pas complètement ce qui pose réellement problème sur le terrain. C’est un début de réponse, mais il est incomplet.
Je m’explique : je ne dirais pas, par exemple, que les dos courts représentent 40 % de ma clientèle. Et je pense que très souvent les cavalier•e•s ont un problème de perception de ce qu’on appelle le dos.
En revanche, un passage de sangle avancé est nettement plus fréquent que 7 % des cas : à mon avis on approche presque les 50 %. Les épaules larges sont fréquentes, mais pas problématiques en tant que telles – elles le sont quand leur angle est nettement supérieur à celui du garrot.
Enfin, le garrot haut ou noyé est souvent assez mal jugé, car il dépend souvent plus de la posture du cheval que de sa conformation à proprement parler. L’exemple le plus typique, c’est une personne qui pense que son cheval a un garrot très haut, alors qu’en fait le garrot est normal mais le dos est ensellé : il y a erreur sur le référentiel !

Une collègue à qui j’ai montré ces chiffres en avant-première en est même venue à la conclusion que l’idéal serait de mettre au point un référentiel lexical commun afin que tout le monde puisse juger de façon homogène les choses et ainsi mieux communiquer. Parce que c’est bien le problème : on pense qu’on parle des mêmes choses et en fait non…
Une prise de conscience notable des propriétaires d’équidés
Ce qu’il y a d’intéressant dans ces chiffres, c’est qu’ils reflètent une prise de conscience de la part des cavalier•e•s de l’ensemble des paramètres auxquels on doit faire attention avec la selle. Plusieurs personnes ont aussi eu une remarque très pertinente : le problème, ça n’est pas tant qu’un paramètre soit compliqué à gérer ; c’est quand on a des combinaisons de paramètres à la noix que ça devient vraiment pénible ! Honnêtement, je suis vraiment impressionnée par la qualité des réponses reçues, ainsi que la capacité de recul et d’analyse de bon nombre de personnes (je rappelle que l’étude date de 2017 !).
Les critères les plus évidents sont-ils les plus importants ?
Cette étude m’a également appris une chose essentielle, que je n’avais jamais appréhendée de la sorte mais qui finalement se révèle un enseignement en or (donc pour ça, à tou•te•s les participant•e•s, mille mercis !).
Il se trouve que pour moi, les critères autres que conformationnels sont ceux sur lesquels je me concentre le plus. La conformation du cheval dicte le choix de la selle à un moment T ; mais ces critères perçus comme secondaires impactent la réussite de la selle dans le temps, ce qui est ma recherche fondamentale quand je travaille pour un couple.
Et ils ont tous plus ou moins en commun (à l’exception de la sensibilité peut-être) d’être des critères sur lesquels, contrairement à la conformation, le•la cavalier•e a lui-même prise : par la gestion de son cheval au quotidien, et par son travail aussi. Loin de moi l’idée que l’on se défausse de notre responsabilité globale en parlant de fatalité conformationnelle ; mais faire la part des choses est tout autant nécessaire que compliqué.
Si vous avez suivi le programme « Les fondamentaux du saddle fitting », vous aurez d’ailleurs remarqué à quel point des critères considérés comme « secondaires », tels que le mode de vie d’un cheval, les professionnel•le•s qui l’entourent, les soins qu’ils reçoit, ont à mon sens une importance primordiale dans beaucoup de domaines – dont l’Ergonomie Equestre.
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Au final, la réussite d’une selle, c’est donc ça : un choix raisonnable du matériel combiné à une gestion raisonnée du vivant ! Bon, vous allez me poser la question de « mais comment je fais pour trouver une selle qui va à mon poney obèse, fait en descendant, avec un garrot noyé et un dos de nain ? » et je vous répondrai « tu cumules un peu trop les critères conformationnels extrêmes pour t’en sortir tout•e seul•e… fais-toi aider 😉 » !
