Un poney rond par Norman Thelwell
Dessin Norman Thelwell

On voit souvent fleurir, dans les magazines féminins, des articles sur le thème « assumez vos rondeurs » (quoique, avec le retour des beaux jours, étant donné qu’il y a « objectif bikini » à l’horizon, à vous les super régimes à base de concombres et de graines). Le rapport avec la meilleure selle pour un gros cheval ? J’y viens !

Du coup je me suis dit qu’il n’y avait pas de raison qu’eux puissent écrire là-dessus et pas moi. Les chevaux aussi ont le droit d’être ronds, et malgré tout d’avoir des selles bien adaptées, qui valorisent leurs courbes. Non à la dictature de la minceur, poneys de tous crins, unissez-vous ! Relevez la tête, et soyez fiers de ce que vous êtes ! Bon et en plus, contrairement aux magazines, je ne vais pas faire de langue de bois à prétendre que Monica Bellucci est ce qu’on appelle une « femme ronde », non, moi je vais mettre les pieds dans le plat.

Quand on parle de cheval rondouillard, de quoi parle-t-on exactement ? On peut dresser un portrait type de ce cheval :

  • Un garrot peu sorti, voire noyé
  • Des épaules musculeuses et surtout, fort larges (sous une couche amortissante)
  • Un dos plat ou presque (et court, tant qu’à faire)
  • Une cage thoracique ronde et ouverte, avec un petit passage de sangle étroit
  • Éventuellement, une croupe haute, parce que pourquoi se simplifier le job après tout ?

En gros, c’est un cheval sur lequel n’importe quelle selle est susceptible de tourner et / ou d’avancer.

Les races concernées sont souvent les ibériques « baroques » et leurs cousins Barbes et camargues, tous les chevaux et poneys cob (Irish, Welsh, Normand), certains croisés traits ou traits légers, et ceux que les Anglais appellent « native ponies », à savoir le poney Dale, Fell, ainsi que les New-Forests et Connemaras « old type ».

L'irish cob, "gros" cheval pas toujours facile à seller

Sans faire de généralités non plus (mais quand même), les « gros » chevaux sont souvent :

  1. Des rustiques qui vivent dehors. La richesse de leur alimentation fluctue donc au cours des saisons, l’état du cheval aussi.
  2. Des chevaux de loisir avec un travail léger ou irrégulier d’un point de vue purement sportif. Là aussi, les variations d’état sont donc fréquentes.
  3. Des chevaux qui vivent dans des biotopes très différents de ceux dans lesquels leurs métabolismes se sont construits pendant des siècles, et qui du coup ont des difficultés à assimiler ce qu’on leur propose ici (Syndrome Métabolique Equin, je crie ton nom)

Bref, les ronds ont une morphologie pas simple, pas toujours aidée par les conditions de vie. Les seller relève souvent du challenge, à côté du selle-français standard qui vit en box, dont on gère toute l’alimentation et qui bosse 5 jours sur 7.

Ce portrait étant dressé, je rappelle qu’en matière de saddle fitting comme partout ailleurs, il faut faire TRÈS attention à une chose : les préjugés.

Ce n’est pas parce qu’un cheval a l’air gros qu’il lui faudra nécessairement une arcade 3XL.
Ce n’est pas parce qu’un cheval a l’air fin qu’il n’aura pas besoin d’une selle 3XL.

La forme du dos et du garrot peut être en rapport avec le degré d’embonpoint, mais ce n’est pas parce qu’un cheval a un gros ventre qu’il lui faudra une selle pour « gros ». Il faut vraiment bien regarder la conformation, au-delà des premières apparences.

Ainsi je ne compte plus les propriétaires de chevaux de trait m’appelant à la rescousse, pensant la selle trop étroite, parce qu’elle a tendance à laisser des poils blancs… en réalité dus aux frottements, parce que la selle est trop ouverte. Eh oui, malgré leur charpente impressionnante, les chevaux de trait peuvent avoir un vrai garrot… et pas tant de viande que ça.

Et à l’inverse, j’ai déjà vu plusieurs demi-sang ou pur-sang arabes au modèle plutôt fin sur lesquels il fallait utiliser des ouvertures XL à cause de garrots très larges.

Il est donc très important de valider son impression par la prise de mesures dans un premier temps, et de voir bouger le cheval ensuite – parce que la locomotion peut avoir, ou pas, une immense incidence sur le dos.

D’ailleurs, puisqu’on parle de morphologie, de préjugés et de chevaux ronds : UN CHEVAL PORTEUR, CE N’EST PAS UN PETIT GROS AU DOS COURT.
Si vous, vous êtes « bien bâti•e » et que vous vous dites que c’est ce genre de morphologie là qu’il vous faut, et que vous allez prendre une selle de rando ou western pour être bien calé•e et bien sécure… en un mot : NON.

S’il vous faut une selle en 18″, soit au minimum 46 cm de long pour une selle anglaise, comment voulez-vous lui trouver une place sur un cheval au dos archi-court ? Voilà.
Méfiez-vous d’une chose : souvent les chevaux qu’on qualifie de « dos long » ont en fait… le rein long. Mais le dos (entendu comme « endroit où on pose la selle ») n’est pas forcément long.

Méfiez-vous aussi des chevaux arabes et croisés arabes avec un pourcentage élevé : ils ont une paire de côtes en moins, donc forcément, la surface portante est raccourcie.

Pour évaluer la morphologie d’un cheval par rapport à la selle, les questions à se poser, dans l’ordre, sont celles-ci :

  1. Le garrot : est-il sorti ou entre les épaules ? Plat ou montant ? Les muscles trapèzes bien remplis ou plutôt creux ?
  2. L’épaule : est-elle plutôt verticale ou oblique ? Quel recul à l’omoplate ?
  3. Le passage de sangle : y a-t-il de la place ? Est-il collé à l’antérieur ? Et par rapport à l’épaule et au garrot, il est où ?
  4. La longueur de dos : entre l’arrière de l’omoplate et la dernière côte, de combien de place je dispose (si la réponse est « moins de 45 cm », c’est court) ?
  5. Quelles sont la largeur du dos et l’ouverture des côtes ?
  6. Quelle est la forme du dos : creux ou bien tendu ? Droit, fait en montant ou en descendant ?
  7. Et enfin, comment la locomotion de mon cheval influence-t-elle le comportement du dos ? Est-ce qu’il a une grande amplitude de mouvement ou pas, en montant, en s’incurvant, etc. ?

Reprenons la liste établie plus haut, point par point :

C’est quasiment obligatoire. Parfois, les arçons classiques dont l’arcade est en forme de V inversé ne suffisent pas, il faut trouver un arçon dont le haut de l’arcade est en forme de U.

Différents arçons en fonction du type de cheval à seller
à gauche, un arçon standard, à droite, un arçon dit “hoop tree”. Notez la différence d’ouverture ! Ce n’est pas simple à trouver en sellerie française.
Copyright Kitt Hazelton

Ceci étant dit : une énorme fixette a été faite sur ces fameux arçons en U depuis quelques années. Mais du coup, j’ai aussi vu assez souvent l’inverse : des chevaux équipés d’arçons en U alors qu’ils n’en avaient pas du tout besoin, et donc même si les ouvertures (c’est-à-dire les angles) étaient bonnes, les selles étaient tout bonnement trop larges et s’écrasaient sur le garrot. La gestion de l’ouverture de la selle à l’avant, c’est tout un poème, et comme d’hab, le mot d’ordre reste « ça dépend » !

Dans le cas présent, les épaules sont souvent reculées (même si droites – parce que le cheval est sur les épaules), toujours larges et parfois (souvent) grasses. On peut avoir un problème à la jonction du grand dorsal, du triceps et du trapèze, une boule de muscles ou de gras se retrouve alors sous le bas du panneau de la selle, et ça coince dans la locomotion. Parfois le cheval devient extrêmement sensible à cet endroit, et à la palpation on sent une contracture.

La solution, c’est le panneau court (pour la petite histoire, les panneaux longs existent parce qu’autrefois, on montait des chevaux plus fins avec des selles sans taquets, et ce « bourrelet » de laine servait à soutenir le genou du cavalier. Avec un cheval large, il n’a plus vraiment de raison d’être).

Autrement, il faut regarder du côté des selles d’extérieur à fenders, ou de certaines selles d’obstacle. Mais le problème se pose en dressage, parce que bien souvent sur ces chevaux il faut utiliser absolument un « point strap » pour sangler, ce qui plaque le bas du panneau contre la « boule », et là ça pince.

L'uitilisation d'un point strap est parfois indispensable mais pince le cheval.

Le passage de sangle est un critère déterminant. Il faut impérativement utiliser le « point strap », ou sanglage en pointe d’arçon, pour maintenir la selle à sa place, derrière l’épaule, tout en respectant l’aplomb du passage de sangle.

En plus de ça, un sanglage en V ou 3 points (en Y) peut aider à stabiliser l’arrière de la selle qui a tendance à tourner à cause de la rondeur de la cage thoracique. Les selles anglaises pour « native ponies » sont la plupart du temps équipées d’office de 4, voire 5 contre-sanglons, de sorte à pouvoir équilibrer au mieux les tensions.

4 à 5 contre sanglons peuvent être un atout pour selle un cheval rond

L’utilisation d’une sangle asymétrique peut parfois être d’une grande aide. Mais plus ça va … moins je trouve que ça se justifie. Je préfère travailler sur une sangle simple, souple, sans élastiques (surtout !) mais une selle bien travaillée.

  • La longueur du dos : on parle ici de la surface portant la selle. Si elle est supérieure à 48 cm, vous êtes tranquille. Au-delà de 45 cm, ça passe à peu près. En-dessous de 45 cm, vous aurez le choix entre faire un régime, faire monter votre fille de 8 ans ou vous mettre à l’attelage ! C’est dur à entendre, mais c’est la triste vérité : assez fréquemment, on trouve certains cavaliers qui espèrent pouvoir continuer à monter leurs chevaux, mais la physique a ses limites que même le meilleur sellier ne peut espérer défier. 
  • La largeur du dos : un arçon et des panneaux très ouverts derrière seront indispensables.
Prise de mesure d'un dos de cheval par un saddle fitter
  • La forme du dos : elle détermine la forme de l’arçon et des panneaux utilisables. Si le dis est trop droit, impossible d’utiliser un arçon trop creux, il va se balancer d’avant en arrière. À l’inverse, un arçon trop droit sur un dos creux va faire pont, et donc créer des fortes pressions aux épaules et à la jonction thoraco-lombaire.

Un dos fait en montant, comme celui d’un frison, va nécessiter des panneaux plus épais à l’arrière pour maintenir l’équilibre du siège – sans parler d’un arçon spécifique, ça va sans dire.
Un dos fait en descendant va nécessiter des panneaux « relevés » derrière, et éventuellement compensés à l’avant, dans le même souci de maintien de l’équilibre.

Différentes façon de poser pour une selle (rocking, bridging...)
Selle bien posée – « bridging » qui fait pont avec des appuis devant et derrière mais pas au milieu – « rocking » qui risque de se balancer puisque le seul point de contact constant est au milieu du siège.
Copyright Sustainable Dressage

Difficile de généraliser, c’est au cas par cas. Et ce, même sans évoquer des asymétries ou une inflexion naturelle propre à chaque cheval !

Une chose est certaine cela dit : si votre cheval, en plus d’être rond, est hyperlaxe, c’est la porte ouverte à quantité de galères que seul un travail très précis et un suivi en fitting drastique pourront vous aider à limiter (parce que dans ce cas : ça tourne, ça tourne, et ça tourne).

En France comme à l’étranger, il existe de nombreux modèles conçus pour les chevaux larges. La marque, le modèle se choisissent au cas par cas. Attention aux conseils donnés en sellerie ou par un commercial : vérifiez qu’ils s’appliquent à votre monture, et qu’ils ne soient pas axés « cheval de sport », puisque les rondouillards sont plutôt en minorité.

Le sans arçon peut être une option… mais toujours dans une optique « loisir » d’équitation peu intensive et assise. On oublie, si on veut sauter !

On peut aussi évoquer les selles ibériques et western, qui peuvent proposer des alternatives intéressantes, notamment en western dans les tailles QH et FQH avec un sanglage full ou 7/8. Attention à la longueur, cela dit !

En bref, le choix d’une selle pour un cheval ou un poney rond est loin de reposer sur une marque, un modèle ou même un type de selle. Il dépend de nombreux facteurs détaillés ci-dessus, et il est parfois difficile d’avoir soi-même le bon œil pour juger de tout ça. Faites-vous aider par quelqu’un qui s’y connaît en morphologie, reprenez la grille que je vous propose, et surtout n’hésitez pas à contacter un•e professionnel•le de l’ergonomie équestre pour vous aider.

Et vive les p’tits gros poilus, hein Billy !

Billy, poney rond au dos pas facile à seller
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