Ça a tendance à m’agacer d’entendre des gens dire « J’ai une selle sur mesure, j’ai pu choisir la couleur du liseré, regarde, y a du vernis dessus ». Si j’étais vulgaire, je pourrais l’être à ce moment précis. Mais je suis une lady, ou presque, donc je me tiens. Parce qu’une selle sur mesure, c’est très particulier, et ce bien au-delà de la couleur ou même de la taille des quartiers. Donc on va faire une petite mise au point : votre selle sur mesure, est-ce qu’elle est VRAIMENT sur mesure ?

Dans l’expression « selle sur mesure » il y a le mot « mesures ». Si la personne qui vous a vendu la selle n’a pris aucune mesure (des vraies, on ne parle pas d’une photo ou d’une observation) ni sur votre cheval, ni sur vous : vous n’avez pas une selle sur mesure. Point barre.

Lorsque vous me parlez du•de la commercial•e qui vous a rendu visite pour vous proposer votre selle sur mesure, et que je demande « La personne qui est venue, elle a pris des mesures ? », la réponse est extrêmement rarement « oui ».

Quand on me dit « Elle a estimé le dos du cheval, et elle a pris deux photos », je me marre. Jaune, parce que ça veut dire que certaines marques ont réussi à persuader les gens que prendre une photo c’était la même chose que de prendre une mesure, et pour une question d’éthique, prendre les vessies pour des lanternes, vendre de la neige à un pingouin, tout ça, sérieusement, ça m’agace. Et c’est un euphémisme.

On va poser un vrai distinguo, là tout de suite maintenant, plutôt que de continuer à m’énerver, c’est pas bon pour mon cœur.

On a tendance à normaliser le fait qu’une selle conçue en série puis adaptée soit une selle sur mesure. Non : en se basant sur un objet existant d’une part, et en se basant sur des mesures d’autre part, on se débrouille pour faire des ajustements mineurs pour que l’existant d’une part soit adapté à l’existant d’autre part. C’est ce que font la plupart des (bon•ne•s) sellier•e•s : en gros, on prend un modèle d’arçon dont on sait qu’il convient au couple cavalier•e – cheval, et on adapte ce qui tourne autour : taille et forme du siège (dans une certaine mesure), ouverture et longueur de l’arçon, emplacement des contre-sanglons, taille des taquets et des quartiers, etc.

On peut personnaliser ça, après, avec le fameux liseré vernis. Mais ce n’est pas exactement du sur mesure : c’est de l’adaptable adapté, une forme de demi-mesure.

Le sur mesure pour une selle concerne aussi le cavalier
Copyright photo site Hennig

Je le rappelle, le sur-mesure, le vrai, c’est une selle qui est conçue spécialement, de l’arçon à la dernière finition, pour CE couple cavalier•e – cheval, et pas un autre. Dès la conception, on ne se base pas sur de l’existant, le design est original. Ce n’est pas « le modèle X adapté à Birgit et Bijou » mais « la selle de Birgit et Bijou ». Forcément, il va falloir prendre les mesures de Bijou et de Birgit pour ne serait-ce que concevoir la selle.

Mais honnêtement, ce vrai « sur mesure » là, il est rarissime. Parce que la plupart du temps, on part d’un design existant, dont on ajuste les variables possibles. Même pour des cas TRES complexes, la création pure n’est pas toujours nécessaire.

Ainsi, le cheval ci-dessous au dos très ensellé (je rassure la team premier degré : c’est conformationnel, son dos, tout a été analysé, radiographié, etc. et le cheval allait bien à l’époque de la fabrication de la selle – il est maintenant à la retraite à 23 ou 24 ans… bref : ce cheval au dos très ensellé) a été équipé de main de maître par l’ancien chef d’atelier de chez Stübben en partant d’un modèle déjà existant. Alors oui, clairement, la selle sera inutilisable sur un cheval dont le dos n’aurait rien à voir avec ça. Mais ce n’est pas une fabrication sur mesure. C’est de l’adaptation de l’existant.

Cheval au dos très ensellé
Selle sur mesure pour cheval au dos ensellé

Bref du coup : si on n’a pas la possibilité d’avoir une selle sur mesure, qu’est-ce qu’on fait ?

Il y a 2 possibilités :

  • Soit on fabrique à la commande, en ajustant les variables de modèles existant aux catalogues, selon les possibilités du fabricant (parfois avec la possibilité de recréer UN patron pour UNE pièce de la selle, genre pour une forme spécifique de quartier).
  • Soit on travaille du prêt-à-porter – et j’y reviens après ?

Pour bien adapter une selle lors de sa conception, il faut donc avoir du tangible sur lequel se baser. C’est à ça que servent les mesures prises par un•e saddle fitter / ergonome équestre (ou un bon•ne commercial•e formé•e) sur votre cheval.

Je ne dis pas que les commerciaux•ales sont tous•tes mauvais•es : on peut avoir un très bon œil, en tant que commercial•e. Avec l’expérience, on arrive en un coup d’œil à jauger grosso modo un cheval et à savoir ce que l’on peut écarter d’emblée comme modèles de selles. Sauf que les personnes qui fabriquent la selle, elles, n’ont pas vu le cheval. La prise de mesures objectives permet donc, selon les procédés mis au point en interne, de savoir comment on va fabriquer et équilibrer la selle pour que ça colle à la demande et aux besoins.

Attention, souvent les systèmes de mesures sont propres à chacun. Il faut donc (en plus !) que les mesures prises soient celles dont a besoin le•la fabricant•e.

Cette prise de mesures concerne surtout les sellier•e•s qui peuvent prétendre faire du sur mesure, et il n’y en a pas beaucoup. D’autant plus que ce n’est ni vraiment viable, ni rentable dans le modèle économique actuel, donc pas forcément très intéressant pour les gens dont c’est le boulot. Sauf s’ils sont riches. Ou s’ils sont tellement réputés que malgré des tarifs très élevés (puisque chaque pièce doit être faite à la main) les client•e•s se fichent du prix et se pressent à leur porte. En gros : c’est rare.

Le•la bon•ne commercial•e en sellerie devrait être un•e bon•ne saddle fitter, c’est-à-dire bon•ne adaptateur•rice de selle (mais la réciproque n’est pas vraie, on peut être saddle fitter sans être commercial•e de quoi que ce soit – enfin si, de ses propres services, mais on peut choisir de ne rien revendre hormis ses propres services, ce qui peut s’avérer problématique aussi dans une autre mesure, mais j’y reviendrai dans un autre post), et donc être capable, AVANT la prise de mesures et la commande de selle, d’évaluer l’évolution possible du couple.

Être ergonome équestre, ce n’est pas de contenter de jeter quatre tracés et trois chiffres sur un papier. On se renseigne toujours sur les antécédents vétérinaires et ostéopathiques du cheval, sur les objectifs équestres et le niveau de technique du•de la cavalier•e, on teste quelques points réflexes du cheval, et il nous arrive régulièrement de dire « votre cheval, moi, à l’heure qu’il est, je ne le selle pas. Nourrissez-le / faites voir à l’ostéo / au véto / travaillez-le deux mois à pied, puis on se revoit et seulement là on verra pour une selle ». C’est au propriétaire qu’appartient le choix de suivre cet avis ou pas, mais si on se tient à l’éthique du métier, on ne selle pas un cheval qui n’est pas prêt à l’être, physiquement ou mentalement.

Il ne sert à rien d’espérer seller avec une selle sur mesure, si elle n’est pas évolutive, un cheval qui de toute évidence va évoluer. Par contre, n’importe quel cheval a droit à une selle adaptée, même (surtout) un jeune cheval qui va changer drastiquement dans les années à venir. Question de pur bon sens.

Et les mesures, c’est juste ça. Ça ne permet pas de produire une « sur mesure » pour le plaisir de caresser l’ego du•de la propriétaire dans le sens du poil et de lui donner bonne conscience, c’est juste pour que les ateliers puissent produire une selle adaptée. Une selle fabriquée sur mesure sera adaptée aux mesures relevées à l’instant T (si le sellier est compétent, encore un débat à ouvrir dans un prochain article), MAIS une selle adaptée n’est pas forcément fabriquée sur mesure tant qu’elle correspond aux mesures du cheval.

Parce que oui, rappelez-vous ce que je disais plus haut : il n’y a pas forcément besoin de faire fabriquer sa selle à la commande pour avoir une selle adaptée à son cheval. De plus en plus de marques proposent à leur catalogue de nombreux modèles aux critères prédéfinis, avec plusieurs formes possibles d’arçons, de quartiers, etc. Et ça peut très bien convenir en l’état. C’est encore mieux quand ces fabricants ont prévu de rendre leurs selles prêt-à-porter évolutives, comme ça on peut les adapter aux couples qu’on a à équiper : tailles de sièges, longueurs de quartiers, taquets repositionnables, matelassures modifiables, ouvertures et formes de garrot évolutives…

Bref, au lieu de travailler à la commande, on peut travailler sur stock, ça raccourcit les délais de livraison, et tout le monde est content. Ce qui m’amène au point suivant. La capacité d’évolution de la selle par rapport à l’évolution du couple, non seulement sur le côté adaptation, mais surtout sur le côté technique.

Les mesures permettent d’effectuer un relevé du dos à un instant T. Comme chacun le sait, la morphologie d’un cheval n’est pas figée dans le temps. Et de fait, il n’y a pas que les jeunes chevaux qui changent, comme le montre cette mesure prise à 9 mois d’intervalle sur un cheval de 15 ans :

Prise de mesure par un saddle fitter

Mais si on n’a pas pris la mesure initiale, on ne peut pas quantifier le scope d’évolution du cheval. On ne peut pas vraiment comprendre ce qu’il se passe au niveau de la selle, si ce n’est qu’on constate que ça allait mais que ça ne va plus. Et la mesure, justement, permet de fixer précisément l’instant T, et de jalonner l’évolution. D’où l’importance du suivi du cheval du point de vue « sellesque », tout comme il est important de le suivre en maréchalerie ou en ostéopathie.

L’équitation EST une évolution quoi qu’il en soit. Du débourrage à la mise à la retraite, le cheval passe par plusieurs stades physiques : il sort son garrot, il se muscle, il se délie, son équilibre varie. Et il en va de même pour le•la cavalier•e. La selle doit être adaptée aux physiques des deux, évidemment. Mais elle doit aussi suivre techniquement. Si on n’a pas de grands objectifs, on peut se contenter d’un outil assez simple. Mais si on recherche la performance, il faut un outil adapté techniquement. On ne fait pas des tournois du Grand Chelem avec une raquette premier prix Décathlon. On a besoin de matériaux techniques d’une part, d’une conception très réfléchie d’autre part.

Un exemple : la mode est à l’arçon avec du carbone dedans, parce que le carbone est à la mode dans l’automobile ou le ski. Pourquoi pas. Le carbone a certaines propriétés très intéressantes pour la conception de l’arçon, il est extrêmement solide et léger, mais il est aussi complètement indéformable donc n’a aucun mouvement. Or en équitation on veut que le cheval et le•la cavalier•e bougent ensemble, il convient donc que l’interface qui fait le lien entre eux soit capable de suivre le mouvement. Le carbone n’est donc pas nécessairement une bonne chose, en tout cas pas dans toutes les situations. Ne vous laissez pas mettre de la poudre plein les yeux avec des trucs à la mode. Écoutez le bon sens et la logique de votre interlocuteur•rice.

Finalement, si la selle sur mesure existe, elle est très rare.

Pour qu’une selle corresponde aux mesures du couple cheval / cavalier•e, cela requiert surtout un•e professionnel•le qualifié•e pour la prise de mesures, qui saura à la fois transcrire la réalité de ce qu’il•elle voit au moment de la visite, mais aussi anticiper les évolutions à venir – et communiquer le tout à un atelier s’il y a fabrication à la demande.

Donc, si vous êtes à la recherche de votre selle idéale, j’aurais 3 recommandations pour vous :

  • Posez-vous les bonnes questions par rapport à ce que vous recherchez dans votre couple avec votre cheval
  • Donnez-vous les moyens (financiers, on ne va pas se mentir) de vos ambitions
  • Entourez-vous de professionnel•le•s compétent•e•s

Enfin, n’oubliez pas que votre couple est en perpétuelle évolution physique et technique. Un suivi dans le temps de l’adaptation de votre selle, même (surtout) sur mesure, reste indispensable.

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