Avoir une marque de transpiration impeccable sur le dos ou le tapis de son cheval est parfois considéré comme une preuve indéniable de la parfaite adaptation de la selle. On a pu faire ce constat chez les cavalier•e•s, mais aussi dans la communication de certaines marques de selles. Qu’en est-il vraiment ? Est-ce un indicateur fiable ?

Quand on parle de marques de transpiration chez un cheval, on évoque la trace laissée par la selle sur le dos ou le tapis, visible grâce à l’humidité de la sueur. La théorie la plus généralement admise est qu’une selle idéalement fittée laisserait une marque symétrique, reproduisant la forme des matelassures, à l’issue d’une séance d’équitation montée.

S’il venait à y avoir des zones sèches, cela indiquerait l’absence de pression dans cette zone, et donc une mauvaise distribution générale du poids sur la surface portante. Ou, au contraire, un excès de pression qui comprimerait tellement les glandes sudoripares que celles-ci, agonisantes, ne pourraient plus relâcher de sueur.

Des marques de transpiration asymétriques sur le dos d'un cheval.

Cette théorie est-elle exacte ? Peut-on se fier à cette méthode de vérification, ou s’apparente-t-elle à la lecture de l’avenir dans une boule de cristal ?

En ce qui me concerne, je rejoins l’analyse de DiPietra, un sellier western qui évoque le sujet dans son article sur le site Synergist Saddles : « Depuis 17 ans passés à fitter des milliers de chevaux, j’ai vu des chevaux aux traces de transpiration parfaites avec des poils blancs en plein milieu (et quand poils blancs il y a, c’est le signe indiscutable de problèmes de selle !). Et j’ai aussi vu des chevaux avec des traces de transpirationasymétriques et irrégulières, pourtant parfaitement sains et bien sous sa selle, sans aucun signe d’inconfort. Preuve s’il en est que cette théorie est clairement inexacte. »

J’ai pu faire les mêmes observations sur les selles anglaises, qui constituent la majorité de celles avec lesquelles je travaille. Alors faut-il tout de même accorder une importance aux marques de transpiration ?

Comme le rappelle Jochen Schleese, « Les chevaux, comme les humains, transpirent afin de réguler la température de leur corps. Les chevaux ont des glandes sudoripares dites “apocrines”, qui se situent à la base de chacun de leur poil. Le nombre de glandes sudoripares est donc directement lié à la densité de la robe à un endroit donné. Cela dit, un cheval transpire plus facilement de l’encolure que du dos ou des flancs, parce que les glandes sont plus sensibles à cet endroit en particulier. Chez un cheval en déplacement, les mouvements de l’encolure sont plus importants : il est donc plus sensible à cet endroit à la température qu’aux autres endroits de son corps. »

Si, physiologiquement, le mécanisme de sudation est associé localement à une notion de sensibilité à la température, d’autres mécanismes la régulent également : les hormones, le système neurologique (un stress soudain et la montée d’adrénaline associée engendrent une sudation), etc.

Le cheval d’une cliente a ainsi présenté une sudation atypique à la suite d’une randonnée de plusieurs jours en plein été pendant laquelle il a refusé de boire. Il a présenté un ruissellement de sueur (hyperhydrose) quasiment continu et ultra-localisé, au niveau d’une terminaison nerveuse située sous la selle ! Autant dire que plusieurs spécialistes se sont arraché les cheveux sur ce cas – dont moi, car rien ne correspondait à un problème sur la selle à proprement parler…

La question de l’embonpoint entre également en ligne de compte : un cheval trop gras transpire de façon excessive car le moindre geste lui demande plus d’effort qu’un cheval mince. On sait aussi que si les tissus superficiels sont endommagés, par une blessure par exemple, les glandes sudoripares ne fonctionneront plus, de façon temporaire ou définitive.

Au niveau énergétique, il existe des corrélations importantes que les praticiens shiatsu ou en médecine chinoise savent expliquer ; sous la selle passe notamment le très important méridien de la vessie, directement lié aux fonctions émonctoires (dont la sudation fait partie). Si un point présente un fort blocage, il est tout à fait possible que la sudation soit bloquée à ce niveau.

Et puis il en va des chevaux comme des gens : certains ne transpirent pas, d’autres beaucoup, et on n’a pas forcément d’explication à ça…

On sait tous que nous, humains, transpirons plus avec un tee-shirt en synthétique que celui en coton. Comme le dit DiPietra : « Le type de tapis que l’on emploie avec la selle a un impact capital sur les marques de transpiration. Les matériaux naturels sont plus absorbants que les matériaux synthétiques. Ces derniers donnent généralement des marques parfaites, parce qu’ils n’absorbent pas autant que les matériaux naturels, donc donnent des marques plus régulières. Donc si c’est important pour vous d’avoir une belle marque de transpiration, utilisez plutôt ce type de produits. Vous n’aurez peut-être pas une selle correctement adaptée, mais les marques vous raviront à l’œil. Ça n’est pas rare que les tapis en laine ou en coton laissent des marques sèches à l’avant et à l’arrière de la selle, mais humide au milieu, ce qui est l’opposé exact de ce que nous venons de démontrer… Enfin, les tapis en nid d’abeille synthétique engendrent des marques très différentes d’un cas sur l’autre. Le nid d’abeille permet une circulation de l’air importante et discontinue, lorsque le poids du cavalier descend dans la selle puis s’en extrait. Cet effet “rafraîchissant” donne des marques parfois très étranges… »

On notera aussi que l’utilisation d’un tapis en laine (synthétique ou naturelle), à l’instar des produits synthétique dits « nid d’abeille » ou encore « mesh 3D », permettent une circulation de l’air, et donc un séchage localisé plus important, que les matériaux « fixes » posés à même le poil. Mais, plus épais, ils éloignent la selle du cheval, et peuvent parfois générer des frottements… donc fausser la sudation et sa lecture. Bref, on l’aura compris : le mécanisme de sudation n’est pas si simple qu’il y paraît.

Schleese comme DiPietra expliquent rechercher la même chose au niveau de la répartition du poids sur le dos du cheval du cheval sellé : les deux tiers avant de la selle sont en contact constant avec le dos du cheval, et le tiers arrière permet plus de mouvement. Juste devant la selle et jusqu’aux pointes d’arçon, il y a un fort mouvement causé par le roulement des épaules ; sous le troussequin et derrière la selle, il y a également un mouvement important, causé par le mouvement du segment vertébral lombaire et des muscles associés.

Or, s’il y a contact et donc pression constante, il ne peut pas y avoir de sueur ; la sueur et les marques de transpiration apparaissent là où l’air circule, donc là où la pression est inconstante. Pour Jochen Schleese, les marques de sueur ou de poussière sur le tapis de selle ou sur le dos du cheval doivent ressembler à ça :

Son explication est la suivante : « Dans la nature, le cheval porte environ 60 % de son poids sur ses antérieurs, et s’il est monté, la surcharge entraîne un report à 75 %. La raison pour laquelle nous recherchons ces triangles immaculés à l’avant des marques sur le tapis de selle, c’est que cela indique un effort fait par le sellier pour libérer autant l’avant que l’arrière de la selle, afin que le cheval puisse monter son dos et engager son arrière-main. Pour le cheval, alléger son avant-main et transférer le poids vers l’arrière-main se fait d’abord par la montée de son dos. C’est seulement une fois qu’il a fait cela qu’il pourra basculer son bassin et engager ses postérieurs sous lui. Faisant cela, le cheval est dès lors capable de transférer son poids depuis son avant-main jusqu’à son arrière-main, s’alléger devant, bouger plus librement et sauter plus haut. Les mouvements imprimés sur le tapis de selle devraient donc être particulièrement visibles à l’avant, au niveau des épaules, et à l’arrière, mais pas au niveau du triangle. »

Au discours de Schleese,je voudrais ajouter quelques observations.

Chez un cheval à dos raide et présentant peu de mouvement, ou bien monté et musclé, le contact sera constant car le dos sera stable sous la selle. Mais chez un cheval à dos souple, peu musclé et instable dans son attitude, il y aura mouvement. Anecdote personnelle : j’ai eu l’occasion de monter deux chevaux hyperlaxes et dits « difficiles à tendre », qui étaient, je pense, bien sellés (c’était les miens). Je sais pertinemment que mes selles n’y étaient pour rien le jour où les marques de transpiration n’étaient pas correctes. Ces jours-là, soit je n’ai pas demandé à ma monture de tenir son dos parce qu’on était occupés à autre chose ; soit, si je crois l’avoir fait, c’est que ma technique n’était pas correcte.

Il y a des jours où les chevaux ne transpirent pas du tout, des jours où ils transpirent en entier (souvent quand il fait chaud, qu’ils sont sellés longtemps ou qu’on fait une séance particulièrement difficile), des jours où les traces de transpiration sont exactement celles de Schleese – et dans le cas de mes chevaux, je savais que quand c’était comme ça, ils avaient bien bossé. Ça se voyait sur leur posture, parce que le dos était remonté et les abdos étaient gainés.

Mais je n’utilise jamais les seules marques de transpiration pour savoir si j’ai fait une bonne séance. D’ailleurs, en général, je ne les regarde même pas. Mais je regarde mon cheval, et je le touche : c’est lui qui me dit, par sa posture, la texture de ses muscles et de son poil, son état d’esprit, s’il a été gêné par sa selle ou par le travail proposé.

Vous l’aurez compris, je prends avec beaucoup de circonspection ce dogme du « ces marques-là sont parfaites », qu’elles soient entières comme le veut l’opinion générale ou présentant des triangles blancs façon Schleese. J’ai plus d’affinité avec ce que propose DiPietra, à savoir qu’il est difficile de tirer des vérités générales, car on ne maîtrise pas tous les paramètres de ce phénomène physiologique complexe.

Lorsqu’un client me dit qu’il a des marques de transpiration bizarres, j’écoute et j’enregistre, parce que cela peut signifier quelque chose. Mais je demande toujours de vérifier sur plusieurs séances pour être sûre que ce n’était pas occasionnel. Si l’on m’envoie une photo comme celle-ci, où les pressions semblent égales des deux côtés mais dissymétriques entre droite et gauche comme si c’était la selle qui avait vrillé, je me pose deux questions : est-ce que c’est la selle qui a effectivement vrillé, ou est-ce que juste le tapis n’a pas été centré sous la selle, ou la selle mal positionnée 

Les marques de transpiration sont donc à prendre avec du recul. Seule Madame Irma a le pouvoir de lire ce genre de message ! En ce qui nous concerne il est plus intéressant de se former à repérer les inadaptations d’une selle que de se baser sur ces marques. Elles sont un indicateur, mais probablement pas une vérité universelle.

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