Joyce Harman est une vétérinaire américaine a une approche précurseur du cheval et de l’équitation, basée sur une vision holistique : outre la médecine vétérinaire et son intérêt pour le saddle fitting, elle est également acupunctrice, homéopathe et chiropractrice. Elle est l’auteure de ouvrages, dont celui qui nous intéresse aujourd’hui : The Horse’s Pain Free Back and Saddle Fit Book.

En 1998, Lee Sellnow, éleveuse et auteure, résume le discours du Dr Harman dans un article publié sur thehorse.com. Ce site américain qui constitue une véritable bibliothèque d’articles sur les chevaux et, plus spécifiquement, sur les soins au sens très large du terme (maladies, blessures, locomotion, élevage, ostéopathie, pieds nus ou pas, bref, absolument TOUT ce qui touche de près ou de loin aux équidés). J’ai voulu partager ici les grandes lignes de cet article, afin de profiter d’un point de vue expert sur le sujet de la selle et de l’ergonomie équestre en général.

Si la discipline du saddle fitting a considérablement évolué depuis la publication du livre de J. Harman, l’article nous permet de mettre en perspective les connaissances de l’époque : ce qui a changé, ce qui est toujours d’actualité, et ce qui n’existait même pas à la fin des années 90. Ces savoirs constituent l’Histoire du saddle fitting, à une période où le nombre de personnes sensibilisées à l’ergonomie du matériel équestre en France était extrêmement limité.

Les guerriers à cheval les plus téméraires et belliqueux sont certainement les Huns des hordes d’Attila. Ils ont déferlé sur les plaines européennes, battant à plate couture ce qui était à l’époque des armées modernes et sophistiquées… en montant sans selle, et parfois sans bride.

Ces cavaliers étaient tellement talentueux qu’ils pouvaient monter à cru, à toute allure, et décocher dans le même temps des volées de flèches par-dessus et même en dessous de l’encolure de leurs chevaux. Leur seule aide, hormis des jambes puissantes et un équilibre exceptionnel, était une boucle de crins tressée dans la crinière à travers laquelle ils passaient un bras. Comme ils guidaient leur cheval avec l’assiette et les jambes, leurs deux mains étaient libres de manier les armes.

Ces guerriers, cependant, évitaient les selles, de crainte qu’elles fassent mal aux dos de leurs chevaux, les rendant ainsi incapables de se déplacer sur les longues distances parcourues lors des raids. Ces cavaliers voyageaient sur des centaines de kilomètres en utilisant trois chevaux. Ils passaient ainsi de l’un à l’autre, ne s’arrêtant que lors de courtes pauses pour se reposer et permettre aux chevaux de brouter. Ils semblaient penser qu’une selle ne conviendrait pas à trois chevaux différents.

Ils devaient également avoir compris qu’au cours de leurs voyages et de leurs combats, les chevaux changeraient d’état. Plus la campagne avançait dans le temps, plus les chevaux perdaient de poids. Ainsi, une selle parfaitement adaptée au départ ne le serait probablement plus au bout d’un mois de déplacement.

L’empire hunnique (source : Wikipedia)

Les humains décidèrent par la suite de ne pas suivre l’exemple de ces guerriers sauvages, et de monter avec des selles. L’Histoire nous enseigne que les Romains ont été les premiers à utiliser des selles dans leur cavalerie vers 400 avant J.-C.

Reconstitution d’une selle romaine, trouvée en Grande-Bretagne sur le site de Caerleon.
On note les 4 pommeaux et l’absence d’étriers.

Les selles européennes en usage au Moyen Âge et aux époques ultérieures sont des évolutions des selles antiques. À ce propos, on trouve pas mal d’informations sur le blog Dariusz Caballeros (en anglais et passionnant). Ces selles étaient constituées de battes avant et arrière, de quartiers courts, elles ont notamment évolué en selles à piquer. Avec la découverte des Amériques et du Grand Ouest, la conception de la selle a évolué pour donner un outil plus robuste, plus adapté à des distances très longues et à des terrains montagneux. La selle western est née ainsi, par nécessité. Le précurseur de ce style de selle a été mis au point à Santa Fe, au Nouveau Mexique. C’était une structure en bois nu, avec un haut pommeau, un troussequin, une corne et de nombreux points d’attaches. Elle était prévue non seulement pour porter le•la cavalier•e, mais également pour attacher un paquetage complet.

Source Thornburg Leather

Ce design a par la suite évolué, d’abord pour s’adapter au travail quotidien des cow-boys, puis à celui des cavaliers de rodéo, et enfin pour donner satisfaction au•à la cavalier•e qui recherchait du confort lors de longues sorties avec sa monture.

Chez Ergonomie Equestre nous rajouterons, par rapport à l’article de Lee Sellnow, que pendant que les Américains adaptent leurs selles aux contraintes de leur pratique équestre et des morphologies spécifiques de leurs chevaux, en Europe, l’équitation devient une affaire de loisir et de sport. À partir du 18e siècle, les Anglais créent la race du Pur-Sang Anglais et développent la chasse et les courses, qui nécessitent un nouveau style de matériel, favorisant non pas la robustesse et le confort sur de longues distances, mais la rapidité et la mobilité du corps du cheval ainsi que la liberté de mouvement et l’équilibre du cavalier ; l’apparition de la monte en suspension de Caprilli à la fin du 19e siècle renforce encore plus cette tendance dans le design des selles de sport. Plus proche de nous, l’évolution et la féminisation de la discipline du dressage, avec la spécialisation de l’élevage de chevaux dévolus à cette pratique, amène là encore à des adaptations toujours plus précises des selles. Bref, on pourrait en parler des heures tellement c’est passionnant, mais revenons à Joyce Harman.

Rapidement, la fabrication de selles est devenue une industrie importante, et les plus grosses manufactures en produisent par milliers. Aujourd’hui, on trouve toujours des sellier•e•s indépendant•e•s qui peuvent fabriquer des selles personnalisées pour un•e cavalier•e et un cheval, mais la plupart d’entre elles sont produites à la chaîne.

Avec la production de masse sont apparus les problèmes d’adaptation. Il est quasiment impossible pour un•e cavalier•e de rentrer dans une sellerie et de sélectionner une selle parmi les dizaines de modèles disponibles, en étant certain•e qu’elle conviendra au cheval pour qui elle est achetée. La seule façon d’en être sûr•e, c’est de la mettre sur le dos du cheval et de monter avec… mais dans ce cas, si la selle ne convient pas et qu’elle présente des traces d’usure, la sellerie ne la reprendra pas.

« Il y a de nombreuses causes aux dorsalgies, et la plus fréquente chez le cheval au travail est générée par la selle – soit par une mauvaise adaptation, soit par un mauvais placement. » explique le Dr Harman.

Elle ajoute cependant que les maux de dos peuvent être générés également par le•la cavalier•e ou d’autres facteurs, même si la selle est bien ajustée et positionnée. « Le manque d’équilibre du•de la cavalier•e, causé par des blocages ou douleurs, un faible niveau équestre, des sabots inégaux et mal parés ou ferrés, une douleur dans la bouche à cause de surdents, de mauvaises mains, ou d’un mors inadapté : voilà des causes fréquentes. Toutes peuvent mener à un effondrement du dos, à un renversement de l’encolure, et à des tentatives répétées de fuir le•la cavalier•e. La performance optimum ne peut être atteinte qu’en respectant tous ces aspects de la relation cheval/cavalier•e, les uns après les autres. »

Quand le cheval souffre du dos, que ce soit à cause d’une selle inadaptée ou d’un•e mauvais•e cavalier•e, les résultats sont plus ou moins marqués. Cela va d’une protestation occasionnelle au moment du sellage à un cheval qui rue sans cesse, mettant ainsi la sécurité du•de la cavalier•e en danger.

Le Dr Harman liste les signaux de douleur pouvant être attribués à une selle inadaptée ou un•e mauvais•e cavalier•e. On constate alors : 

  • Une objection à être sellé
  • Une difficulté à être paré ou ferré
  • Un cheval qui bouge peu dans son champ, ou au contraire se roule et rue excessivement
  • La sensation d’un dos qui ne répond pas sous la selle
  • Un cheval lent à être échauffé ou à se décontracter
  • Des résistances au travail
  • Des difficultés à changer de main
  • Des difficultés à rassembler, une perte d’impulsion
  • Une résistance aux aides, ou un besoin d’aides fortes en permanence
  • Un cheval toujours sur l’œil
  • Un manque de concentration sur le cavalier et ses aides, de « modérément » à « complètement hors de contrôle »
  • Un cheval qui se jette sur les barres, précipite, ou refuse fréquemment
  • Un cheval qui fait tomber les barres
  • Un cheval qui se précipite en terrain varié, a du mal à utiliser son dos et ses postérieurs
  • Un cheval qui ne reste jamais droit, se traverse sur ses sauts
  • Un cheval qui ne peut/ne veut pas donner une attitude ronde dans le dos et l’encolure
  • Un cheval qui fouaille de la queue, plaque les oreilles, grince des dents, secoue la tête
  • Une hypersensibilité au pansage, un refus d’être touché
  • Une mauvaise attitude générale, qui empire avec le temps

« De nombreuses, voire la plupart des difficultés rencontrées lors du travail des chevaux peuvent être attribuées à des selles qui créent des douleurs dans le dos et l’encolure » précise Harman. « Ces signes sont des messages de la part des chevaux, qui indiquent que quelque chose ne va pas. Il y a certainement d’autres signes encore qui ne sont pas dans la liste, que l’on rencontrera chez certains chevaux. »

« La selle est un mal nécessaire pour le cheval de compétition » explique-t-elle. « C’est une structure rigide qui connecte les deux structures dynamiques du•de la cavalier•e et du cheval. L’adaptation et la position de la selle affectent le mouvement du cheval et la possibilité du•de la cavalier•e de communiquer ses ordres au cheval. La selle contribue pour une grande part au syndrome de la mauvaise performance, aux problèmes de comportement et aux boiteries que l’on rencontre chez tous les chevaux, dans toutes les disciplines. »

« Si un problème est détecté, commencez toujours par vérifier la selle pour voir si elle ne serait pas à l’origine du problème. Si c’est le cas, une selle correctement adaptée améliorera considérablement les performances » (ce à quoi j’ajoute que l’amélioration n’est pas toujours immédiate, il faut parfois un peu de temps pour que le cheval oublie le souvenir de la douleur).

Mais avant de vous précipiter pour acheter une nouvelle selle, si votre cheval présente certains des signes déterminés ci-dessus, il serait sage d’avoir l’avis d’un•e praticien•e de santé sur le dos de votre cheval pour déterminer quel est le problème, et à quel endroit il se situe. On peut tenter de le faire soi-même, mais à moins d’être parfaitement au fait du fonctionnement musculaire et des différentes réactions aux stimuli, les résultats peuvent être confus. Le Dr Harman explique qu’une bonne approche est d’abord de palper fermement les longissimus dorsi (les dorsaux, qui courent de part et d’autre de la colonne) avec un ou deux doigts à 6 ou 7 cm de la colonne.

« Si l’on détecte une douleur dans cette région, où passent les principaux méridiens d’acupuncture, ce sera le signe que la performance peut être plus ou moins compromise. La réaction à la douleur varie d’une contracture légère des muscles alentours, d’un frémissement léger du muscle à certains endroits, à une fuite en avant ou en creusant le dos avec raidissement du muscle dorsal. La contraction extrême (mise en tension du muscle jusqu’à le figer) est une réponse courante chez de nombreux chevaux, car cela fait moins mal quand le muscle endolori est contracté que lorsqu’il est relâché. Ce qui peut être trompeur, car le cheval n’a pas l’air de fuir la pression. Mais certains chevaux contractent tellement le dos qu’on dirait qu’ils vont ruer. D’ailleurs, sous la selle, ce sont des chevaux qui ruent souvent, surtout pendant l’échauffement. »

Certes, cela requiert d’être formé•e à certaines techniques pour examiner et interpréter correctement les résultats lorsque l’on vérifie si un cheval n’a pas mal au dos, mais certains signes sont tellement évidents qu’il est facile de les interpréter :

  • Plaies apparentes
  • Poils blancs sous la selle
  • Gonfles temporaires après le retrait de la selle
  • Cicatrices, contractures musculaires
  • Atrophie des muscles de part et d’autre du garrot

Les inénarrables poils blancs sont extrêmement fréquents, particulièrement sur les chevaux de roping d’ailleurs (bon, en Europe, pas vraiment. Ce que je constate dans ma pratique, ce sont soit des chevaux à très haut garrot qui sont montés avec des selles trop close contact pour eux, donc les poils sont sur la ligne de dos ; soit de part et d’autre du garrot, sous les pointes de l’arçon et les couteaux d’étrivières – et ça va de pair, à la longue, avec une atrophie des trapèzes et des longs dorsaux dans leur partie caudale et des contractures au niveau des triceps et des lombaires. Les poils blancs concentrés sont plutôt signe d’une réponse à la pression, les poils blancs diffus, eux, résultent généralement de frottements).

« Les poils blancs apparaissent en réponse à la pression de la selle, et peuvent parfois être le seul signal visuel d’un problème sous-jacent. La pression altère le follicule pileux, qui produit alors un poil blanc. Si le dommage n’est pas trop sévère, et la pression supprimée, les poils blancs disparaîtront à la prochaine mue. Cependant, il est fréquent que le dommage soit tel que le follicule pileux ne reviendra jamais à la normale, et le poil blanc restera à vie. La seule solution dans ce cas c’est de changer la selle, quoi qu’il en soit ».

À une époque où le saddle fitting tel qu’il est aujourd’hui n’existe pas, de nombreux•ses cavalier•e•s tentent de corriger un problème d’adaptation de la selle avec un tapis ou un amortisseur. Mais souvent, ça ne fonctionne pas, souligne Joyce Harman. « De nombreux amortisseurs et tapis de selle disponibles sur le marché ont été conçus pour répondre à des problèmes d’adaptation. Cependant, la plupart d’entre eux créent plus de problèmes qu’ils n’en résolvent. Placer un amortisseur sous une selle déjà trop étroite peut être comparé à une chaussette trop épaisse dans une chaussure déjà trop serrée. La pression augmente, et mène à une atrophie musculaire. Cependant, un amortisseur sous une selle adaptée absorbe les chocs et peut être très bénéfique. »

Nous en arrivons maintenant au cœur du sujet : l’adaptation de la selle au dos du cheval. Les critères de base à respecter lorsque l’on étudie une selle sont les suivants, d’après le Dr Harman : 

  • La structure de la selle
  • La place de la selle sur le dos
  • Le contact des panneaux le long du dos : pas de pont (le pont apparaît lorsqu’une selle est placée trop en avant, ou est trop étroite. Un pont apparaît alors entre les épaules et l’arrière de la selle, le poids du•de la cavalier•e étant de fait distribué sur quatre points, de part et d’autre du garrot, et de part et d’autre de la colonne vertébrale, à l’aplomb du troussequin). J’ajoute aux propos du Dr Harman qu’un pont apparaît également si la forme générale de la selle n’est pas bonne pour le dos : selle trop plate/dos trop creux.
  • Une largeur suffisante des panneaux, pour un bon soutien
  • Une gouttière large qui dégage entièrement la colonne vertébrale (en général, pas moins de 8 cm de large)
  • L’adaptation de l’arçon au dos du cheval, surtout au niveau du garrot
  • Une selle stable, placée au centre du dos
  • Un siège bien d’équerre, équilibré en son centre

« La structure de la selle est capitale », explique Harman, « mais les fabricant•e•s de selles ne pratiquent pas suffisamment de contrôle qualité. Ainsi, de nombreuses selles neuves ont déjà de gros défauts : arçons tordus, panneaux ou quartiers asymétriques. Le coût initial de la selle n’est d’ailleurs pas un critère de qualité, car l’on retrouve ces défauts quelle que soit la réputation du•de la sellier•e. Il faut examiner la selle avec attention, sous tous les angles, et bien vérifier son équilibre et sa symétrie. »

Les panneaux portent et répartissent le poids du•de la cavalier•e sur le dos du cheval. Une selle bien adaptée et positionnée distribue ce poids de façon égale, sur toute la surface portante. La chose importante à propos des selles classiques, souligne le Dr Harman, c’est que le panneau soit suffisamment large pour offrir un maximum de soutien, sans perdre de vue le fait qu’en fonction du dos qu’ils habillent ils doivent avoir une certaine forme. La largeur de la gouttière entre eux est aussi importante, de sorte à libérer complètement la colonne vertébrale de toute pression, et de permettre ses mouvements latéraux et longitudinaux.

« L’angle des panneaux doit suivre l’angle du dos du cheval sous le troussequin. Beaucoup de selles ont un angle trop étroit, et appuient trop de ce fait sur les bords externes, générant une douleur au centre du muscle long dorsal. »

Source : Saddle fitting : The inside journey

L’un des points les plus importants pour déterminer si la selle va, c’est vraiment l’équilibre du siège quand on regarde la selle posée sur le dos du cheval, de profil. Une selle qui n’est pas équilibrée ne permettra pas au•à la cavalier•e de l’être, et il•elle ne pourra donc pas monter correctement. « Une selle trop fermée aura le pommeau trop haut, puisque l’arçon est trop fermé pour épouser les contours du garrot, donc il reste perché. Le poids du•de la cavalier•e est placé au niveau du troussequin, les jambes du•de la cavalier•e trop en avant – c’est d’ailleurs l’un des défauts les plus courants. Une selle trop large va basculer vers l’avant, plaçant le cavalier « à la fenêtre » et lui faisant reculer les jambes. »

(Je note qu’en effet, ce que je j’observe va dans le sens de ce que Joyce Harman note. On a souvent des selles trop étroites et trop en avant, et donc des cavalier•e•s trop en arrière de leur selle, assis•es sur le gras des fesses et la patte sur l’épaule du cheval. Et les moniteur•ice•s auront beau hurler « recule ta jambe » sur leurs élèves, la selle leur ramènera implacablement la jambe en avant).

Les selles trop larges sont un vrai danger pour le garrot : trop proches de celui-ci, elles causent fréquemment des plaies ouvertes dramatiques.

L’emploi d’une règle flexible pour mesurer le dos d’un cheval est d’une grande aide pour l’adaptation de la selle. D’après Joyce Harman, « une règle flexible que l’on se procure dans un magasin d’arts plastiques est un outil facile à employer et qui fonctionne bien pour avoir une idée de l’ouverture de l’arçon. On peut ainsi mouler le garrot du cheval, et reporter la forme sur un carton, que l’on découpe le long du tracé. La forme ainsi obtenue et tenue sous une selle permet de savoir si l’ouverture de la selle correspond ou pas. »

« Ajuster correctement une structure rigide au dos d’un cheval peut être source de confusion, voire de frustration, parce que de nombreuses variables sont à prendre en compte. Il y a également une question d’argent. Rares sont les propriétaires qui peuvent se permettre d’avoir une nouvelle selle faite spécialement pour chaque cheval de leur écurie. Et s’ils ne possèdent qu’un seul cheval, que faire d’une nouvelle selle sur mesure si on vend le cheval, ou qu’il meurt, et qu’on en rachète un ? »

Une fois qu’on est bien certain•e que la selle est correctement conçue, il faut savoir la placer correctement sur le dos du cheval.

« La position de la selle est l’aspect le plus important de son adaptation. L’erreur la plus fréquente, c’est de voir des selles placées trop en avant. Cette position place l’arçon rigide sur le haut de l’omoplate du cheval, ce qui restreint grandement le mouvement de l’antérieur. Si l’on recule la selle à sa place, la foulée prend immédiatement de l’ampleur.
Dans de cas d’une selle anglaise, si elle est placée trop en avant, le pommeau est trop haut. L’assiette du cavalier se retrouve au fond de la selle, trop proche du troussequin, et les jambes sont tirées en avant, l’équilibre est précaire. Le•la cavalier•e tente alors de rééquilibrer son siège en plaçant un pad sous l’arrière de la selle… mais avec une selle correctement adaptée et placée, le siège n’a pas besoin de pad pour être d’aplomb.

Dans le cas d’une selle western placée trop en avant, des pressions excessives s’appliquent sur le haut de l’épaule, mais le siège reste d’aplomb malgré tout grâce au design de la selle. Le fait de reculer la selle à sa place libèrera l’épaule. Sur certaines selles western, on aura une amélioration d’équilibre au niveau du siège, mais parfois ça mettra le•la cavalier•e trop en avant : c’est que la conception de la selle n’est pas adaptée au couple cheval/cavalier•e. Il est également fréquent que le pommeau soit alors trop proche du garrot, l’arche n’est pas assez prononcée. Les selles plus compactes, comme celles de barrel, ou celles pour les dos courts comme ceux des arabes, sont plus faciles à placer correctement (assez fréquemment, la selle bien placée à l’avant se retrouve trop longue au niveau des reins). »

Il faut garder en mémoire le fait que les chevaux changent de morphologie, et que les contours du garrot se musclent au travail, surtout après une période d’arrêt. « Les chevaux de compétition changent grosso modo trois fois pendant la saison ; ils sont larges et lourds au début du travail, perdent du poids en milieu de saison, et se retrouvent fit, voire étroits à la fin de l’année – surtout si la saison a été chargée. C’est précisément là que le saddle fitting devient compliqué. Une selle avec un arçon ajustable aide dans une certaine mesure, mais ne suffit pas forcément. »

(Je modère son truc sur les chevaux de compétition : c’est vrai en fait pour certains chevaux de propriétaires amateurs, mais moins pour les chevaux de compétition pro qui sont au boulot quasi toute l’année donc ne changent guère. Le plus difficile, c’est quand on a un cheval monté occasionnellement, pas « bossé » du tout, et qui se cogne d’un coup une semaine de rando. Là, c’est mission impossible…)

« Les selles anglaises doivent être reflockées (rembourrées) tous les ans, voire plus fréquemment, pour maintenir un contact optimal avec le dos du cheval. La selle doit être d’aplomb au centre du dos, supportée par les panneaux, la colonne libre de toute pression parce qu’elle n’est pas destinée à porter du poids directement. Il n’y a pas de muscles sur la colonne vertébrale pour amortir les pressions, or la pression directement sur l’os est extrêmement douloureuse, et peut à terme mener à la détérioration du ligament supra-épineux. Certaines études anglaises semblent indiquer que ce ligament est plus fréquemment abîmé qu’on ne le croit, et qu’il est de ce fait couramment concerné dans les divers cas de dorsalgie. »

__

La conclusion de l’article indique que « Si la selle, quelle qu’elle soit, n’est pas adaptée en premier lieu, aucun changement au niveau de son placement ne corrigera le problème. » C’était vrai en 1998, et c’est toujours d’actualité.

Depuis les travaux de Joyce Harman, de nombreux travaux de recherche scientifique ont appuyé ses dires ; mais avant elle, tout ce qu’elle expose était déjà su et préconisé, notamment dans des manuels de cavalerie militaire. La science actuelle confirme ce que l’expérience empirique issue de millénaires d’utilisation du cheval nous avait déjà appris : on peut littéralement tuer un cheval avec un matériel qui ne lui va pas. Et seul le savoir, dispensé dans des livres, des cursus de formation ou au cours d’apprentissages, nous permet de respecter l’intégrité physique et psychologique de celui qui devrait plutôt être le meilleur partenaire de l’Homme que sa plus belle conquête.

***

Joyce C. Harman, DVM (Doctor of Veterinary Medicin), MRCVS (Member of the Royal College of Veterinary Surgeons), de la clinique équine Harmany à Washington (Va) est l’une des praticiennes les plus impliquées dans la recherche sur les selles et leur adaptation. Joyce Harman a écrit des articles, mené des débats sur le sujet, et a réalisé une présentation à l’assemblée de l’Association of Equine Sports Medicine à Saint Antonio (Texas) en 1997. Elle a beaucoup écrit sur le sujet, et a notamment publié un livre (évoqué ci-dessus).

Photo d’illustration : Eclectic Horseman

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