« Pas évident de trouver une selle pour mon cheval, avec son garrot en aileron de requin ». C’est vrai, le fait que votre cheval ait un haut garrot ne vous facilite pas la tâche. D’ailleurs, en termes de morphologies équines, on est confronté à deux extrêmes que sont les « tonneaux » et les « requins ». Et quand on observe ces derniers, on peut se poser plusieurs questions. Est-ce que les « requins » sont tous les mêmes ? Ou fait-on un distingo entre un cheval fait en « baignoire » et celui en « tréteau » ?

Un peu de vocabulaire est nécessaire pour expliquer cette entrée en matière. Ce qu’on appelle un garrot « en aileron de requin », c’est un fort garrot, ou garrot saillant. Cela signifie que le garrot dépasse très nettement de la ligne du dos.

Différence de hauteur de garrot et de dos

Pourquoi un garrot serait-il si haut ? Il y a trois explications possibles :

  • Les apophyses des vertèbres thoraciques antérieures (avant T13) sont longues
  • La cage thoracique est bien soutenue entre les omoplates par la ceinture scapulaire
  • Le garrot n’est pas très haut… mais le dos s’est effondré pour x ou y raison

Ce fort garrot se retrouve bien souvent :

  • Chez les chevaux proches du sang (c’est-à-dire avec un fort pourcentage de sang de pur-sang anglais dans les veines, soit bon nombre des chevaux de sport actuels).
  • Chez les chevaux avec une sortie d’encolure assez verticale (les chevaux de selle dérivés de l’attelage, les frisons en étant l’archétype, mais aussi certains types de chevaux de sport pas mal utilisés en dressage comme certaines lignées de KWPN ou d’Oldenburg, notamment).

Pourquoi est-il important de savoir déterminer à quel type de haut garrot on est confronté•e ? Parce que très souvent, il y a de grosses confusions. Un fort garrot « pour de vrai » ou un dos effondré donnant l’impression d’un fort garrot sont deux choses différentes, avec des implications biomécaniques différentes. Et du point du vue du saddle fitting, on ne traitera pas nécessairement ces cas de la même façon.

Enfin, un cheval avec un fort garrot n’aura pas nécessairement le dos en forme de toit. Certains présentent des garrots himalayesques et une ouverture de côtes à faire pâlir un bidon.

Il faut savoir observer si le garrot est court ou long. Certains chevaux ont un garrot qui va très loin, notamment les chevaux de dressage moderne. Exemple ci-dessous en comparant le bai Almé, bon chef de race SF old school au garrot fort mais court, et l’alezan Don Juan de Hus, père de nombreux chevaux de dressage modernes :

Almé, chef de race Selle Français
Almé
Don Juan de Hus, étalon reproducteur moderne
Don Juan de Hus

Les « baignoires », ce sont les chevaux dont les vertèbres thoraciques basses et lombaires sont effondrées, ce qu’on appelle des chevaux « ensellés » ou à dos creux. Ce peut être le fait :

  • D’une conformation naturelle peu fonctionnelle,
  • D’une grosse dorsalgie (souvent des suites d’une selle inadaptée et/ou d’une équitation médiocre),
  • D’un manque de travail physique qui fait que toute la ceinture abdominale s’est relâchée (le ventre pend, le dos suit).
  • De l’âge et de la perte de tonus musculaire qui peut en découler

Le garrot donne alors l’impression d’être fort sorti, mais parfois, il est en réalité normal et c’est le reste du dos qui donne ce sentiment :

Cheval avec un dos en "baignoire"

La situation de ces chevaux est parfois « rattrapable ». Mais en l’état, l’idée même de vouloir poser une selle dessus et les monter est absurde. Je vous recommande de toujours demander l’avis de vétérinaires et d’ostéopathes compétent•e•s avant de tenter de jouer avec le feu.

Les « tréteaux », eux, sont les chevaux à la colonne vertébrale plutôt saillante, mais surtout avec un dos en forme de toit, plutôt égal du début à la fin (guère plus large aux épaules qu’au niveau des côtes). Ça peut aller de pair avec un fort garrot, mais pas nécessairement. L’exemple typique du format tréteau sans garrot, c’est la mule (ou l’âne)*.

En termes de morphologie, voilà ce que ça donne :

Cette forme en tréteau, ou en toit, peut être liée à une ouverture de côtes moyenne, tout simplement. Mais elle peut aussi être le symptôme d’un cheval pas en état, avec des muscles non fonctionnels. Dans ce cas encore, il appartient de se référer à l’avis d’un•e professionnel•le compétent•e, pour savoir si c’est l’anatomie normale du cheval ou pas.

Bien évidemment, si la colonne vertébrale saillante est liée à un état de maigreur et/ou de problème musculaire, ça ne sert à rien de chercher une selle puisque monter un cheval dans un tel état serait stupide. Il faut faire les choses dans l’ordre : analyser, nourrir, travailler à pied, remuscler, puis chercher à seller et à monter.

*Pour en finir immédiatement avec la mule et l’âne, ils présentent des dos complètement différents de ceux des chevaux et nécessitent d’être habillés avec des produits spécifiques. Une selle pour poney ou cheval n’ira probablement pas.

Il faut faire surtout très attention au postulat « haut garrot = arcade étroite ». C’est un piège, parce que non, pas forcément ! On pourrait croire qu’une arcade étroite est adaptée à un fort garrot, parce que les trapèzes sont étirés sur une surface plus importante, ou parce qu’il y a un manque de muscles dans cette région.

On l’a vu, le haut garrot est souvent une caractéristique héritée du pur-sang, que l’on retrouve chez pas mal de chevaux de selles modernes. Et plus un cheval est proche du sang, plus ses fibres musculaires sont fines et élastiques, et difficiles à « gonfler » dans cette région trapézoïdale.

En outre, on aura tendance à resserrer d’autant plus l’arcade que l’on voudra garder la selle « dégarrottée ». Quelle erreur ! Très souvent, en faisant ça, on crée un déséquilibre de la selle vers l’arrière, et le•la cavalier•e se retrouve mal centré•e, trop en arrière sur les vertèbres thoraciques. On risque donc de provoquer l’effondrement du dos et de se retrouver avec, en plus d’un requin, une baignoire. C’est un cas que je vois régulièrement : des chevaux d’âge, avec un fort garrot naturel, et dont le dos s’est effondré à cause d’un mauvais équilibre de selle.

La solution : un arçon adapté en termes de longueur, ouverture et angles, et on règle l’équilibrage au moyen des matelassures. Mais D’ABORD on ADAPTE L’ARÇON (parce que contrairement à ce que voudraient nous faire croire certain•e•s sellier•e•s, non, on n’adapte pas une selle UNIQUEMENT grâce aux matelassures). L’idée à toujours avoir dans la tête, c’est que le siège soit horizontal pour placer le centre de gravité du•de la cavalier•e au-dessus de T13. Si le siège plonge devant ou derrière, le poids du•de la cavalier•e sera forcément mal centré.

Une selle dont les matelassures ne sont pas adaptées n'ira pas sur un cheval à haut garrot.
Situation très classique avec les hauts garrots :
même si l’arçon est adapté, les matelassures ne le sont pas, et du coup l’équilibre est faux.

Pour les vrais très hauts garrots, un arçon « nez coupé » peut être une solution. Par conséquent, seul•e•s les sellier•e•s utilisant ces fameux arçons nez coupés seront capables de fournir une solution et pas les autres.

Sur les illustrations ci-dessous, provenant de L’Arçonnerie française, l’arçon de gauche n’a pas le nez coupé, l’arçon de droite, si.

Un arçon classique de selle pour cheval.
Un arçon "nez coupé" pour une selle de cheval.

Anecdote : on trouve bien plus communément ces arçons nez coupé sur les selles d’amazone.

Eh ouais.
Normal.

En fait, le problème des vrais hauts garrots, c’est que les apophyses des vertèbres thoraciques sont uuuuultra longues par rapport à des garrots plus modérés. Et donc pour accommoder cette spécificité anatomique, y a pas de secret : seuls les selliers proposant des selles aux arçons dits « à pointes longues » pourront proposer quelque chose qui fonctionnera VRAIMENT.

Et on oublie d’essayer de rallonger les pointes avec des systèmes Treeclix ou des bricolages Joe-le-Chalumeau. Non. Le seul fait d’avoir des pointes longues ne suffit pas. Il faut que l’arçon soit dessiné dans son entièreté autour de ce principe.

Un arçon à pointes longues sur une selle pour cheval

Ensuite, il faut faire attention à l’angle du pommeau, qui doit correspondre à l’angle du garrot lors de sa « descente » vers le dos. S’il descend trop vite, trop bas, alors que le garrot est long, on risque d’avoir un point de pression en arrière du pommeau, à peu près au niveau de l’enfourchure. On le verra sur le tapis de selle, ça fait une marque environ 15 cm derrière l’appui avant de la selle, au niveau de la couture centrale.

Attention à l'angle du pommeau pour les selles destinées aux chevaux à haut garrot.

Les matelassures doivent permettre donc d’équilibrer la selle à l’horizontale. L’appui doit être homogène de l’avant à l’arrière de la selle. Bien entendu, l’angle des matelassures doit correspondre à l’angle du dos – c’est là que du point de vue du « tréteau », ce sera important.

Par opposition au cheval avec une ouverture de côtes très ronde, très large, le « tréteau » a besoin d’un angle plus prononcé, sans pour autant que la gouttière soit resserrée et vienne appuyer sur les apophyses vertébrales. Ainsi, l’angle des bandes de l’arçon est également à prendre en compte pour l’ajustement des matelassures.

Au niveau des trapèzes, il est bon que les matelassures présentent un dessin de « drop panel » ou de « K-panel », à savoir qu’elles doivent, sous les couteaux d’étrivières environ, s’élargir substantiellement et descendre assez bas vers les quartiers. De la sorte, l’appui est réparti sur tout le muscle et permet de libérer au maximum la pression sur le haut du garrot en faisant porter plus de poids sur le bas du muscle et sur le haut de la cage thoracique. De même, la présence de « front gussets » (goussets avant) pour donner plus de volume à la matelassure est quasiment impérative. 

Enfin, pour équilibrer la selle à l’horizontale, la profondeur des goussets arrière sera déterminante.

Une selle équilibrée est à la base du saddle fiting.

Niveau matériaux, je pense que la laine est bien plus indiquée que la mousse, car plus moelleuse et plus facile à travailler dans l’épaisseur. Les panneaux mousse que l’on trouve classiquement sur les selles françaises « close contact » sont souvent trop fins dans le cas d’un vrai haut garrot, et rarement correctement équilibrés.

Pour les chevaux à haut garrot, la découpe du tapis est capitale. Certaines marques proposent même des tapis spéciaux pour ce cas précis, avec une ligne de dos particulièrement arrondie qui suit le dénivelé du garrot.

Dans le cas d’un dos vraiment osseux, faible et manquant de muscles, je n’hésite personnellement pas à recommander l’usage d’un amortisseur en vrai mouton, pour aider le cheval à retrouver une sensation de confort.

Je ne vous cacherai pas que dans le cas d’un vrai haut garrot déjà bien abîmé par une selle très inadaptée, il est difficile de trouver quelque chose qui aille, à moins de taper dans le sur mesure complet – et même là encore, il faudra probablement travailler avec un pad correcteur pour rééquilibrer la selle parfaitement jusqu’à ce que le dos lui-même soit rétabli.

Certaines marques proposent une gamme « haut garrot » susceptible d’aider à habiller des chevaux problématiques à moindre coût. Mais cela reste du standard, pas du sur mesure. L’intervention d’un•e professionnel•le est alors indispensable pour ne pas aggraver la situation ou provoquer des douleurs ou des blessures.

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